Archives mensuelles : janvier 2014

En attendant el posto

Juste quelques photos et vidéos pour vous faire patienter en attendant le message à venir (cliquer ici), alors que je m’apprête à prendre un vol d’Ushuaia pour Barcelone, finie la nav’ pour moi pendant quelque temps, mais à charge de revanche…

Pour ceux qui veulent se rappeler des souvenirs, je redonne le lien vers mes photos depuis août 2013 (cliquer là).

Bon vent à ceux qui restent sur le bateau et meilleurs voeux à tous !

Matthieu

Il y a 1 an…

… le 10/01/2013 JS, Guillaume et moi larguions les amarres (enfin surtout JS et Guillaume à vrai dire) à Canet en Roussillon pour mettre le cap vers Barcelone, 1ère escale du périple.

1 an déjà !

Une photo souvenir.

iPhone 798

Bon vent les moussaillons ! Une bise de terre.

Laure (First Lady)

Cap Horn – journal de bord du 26 décembre 2013 au 7 janvier 2014

[Note de l’auteur, Ber : j’ai écrit ce texte au fur et à mesure du séjour pour en garder la trame, il n’est sans doute pas rigoureusement exact et comporte des fautes; je ne l’ai pas relu et je le livre à Matthieu à la fin de mon séjour]

L’histoire a commencé pour moi en automne quand Marie m’a appelé pour me proposer de rejoindre Da Boat pour une navigation australe en Amérique du Sud, au moment des fêtes de fin d’année. Ce genre de proposition, quand on aime un peu (beaucoup) la mer, les bateaux, les ports, … c’est un peu comme si on vous propose un voyage dans l’espace : c’est le voyage d’une vie et on ne refuse pas sous prétexte de plante à arroser ou autre obligation familiale. On saisit cette chance, sous peine de le regretter toute sa vie (par chance, il faut dire que tout s’arrangeait pas trop mal de mon côté, avec ma famille et mon travail).
Le coup d’envoi est donné pour Marie et moi le 24 décembre 2013, avec un départ perturbé à Roissy, quelques incertitudes sur la correspondance à Barcelone, pour laquelle nous n’étions pas sûrs d’être enregistrés, mais ça passera quand même, après un bon sprint dans l’aéroport. C’est bon, nous sommes en route pour Buenos Aires et une fois dans l’avion, notre séjour est gagné, quoi qu’il arrive à partir de là. Dernière correspondance où nous passons de 28°C à 7h à Buenos Aires à 5°C à midi à notre atterrissage à Ushuaia. Les valises n’ont pas suivi, mais arriveront heureusement 2 jours plus tard avec toutes les précieuses marchandises.
On a un peu zappé Noël cette année, qui est passé sans que nous nous en rendions compte, tout excités par le périple à venir. À notre arrivée nous nous reposons un peu à l’hôtel et découvrons la ville d’Ushuaia les 25 et 26 décembre : grande ville (40.000 hab), assez touristique (agréablement fournie en restos, hôtels, bars…) tout en restant assez jolie et dépaysante. Pendant ce temps, Da Boat est en route dans le canal de Beagles depuis Puerto Natales (Chili). Il dépasse Ushuaia dans la nuit du 25 au 26 et continue jusqu’à Puerto Williams, point de sortie obligatoire du territoire chilien (formalités et fil rouge de notre voyage). Le bateau arrive le 26 décembre à Ushuaia vers midi. Nous retrouvons Ben, Guillaume, Matthieu et JS dans la marina en face de la baie (près de l’aérodrome), avant de le ramener au club Nautico, plus pratique pour les travaux de maintenance (bateau à quai le long du ponton et non à couple), notamment la dépose de l’enrouleur de foc (19 m de long). Les tâches s’organisent et les flâneries en ville laissent place à la préparation du bateau et à l’avitaillement. Guillaume et JS travaillent d arrache pied pour remplacer l’enrouleur en un temps record, Matthieu et Marie sont chargés de l’avitaillement (nourriture, boissons) et des diverses courses techniques (accastillage). Avec Ben, nous nous occupons du carburant, chargeons les bidons (au total, 2 tournées de 7 bidons de 20 l) sur la brouette et sur le dos jusqu’à la station service, à 400 m. Heureusement, pour le retour, nous passons maîtres dans le détournement de pick-ups qui ont pitié de nous et nous ramènent aimablement jusqu’au ponton. Le remplissage difficile du réservoir me donne l occasion de patiner mon équipement, jusque là trop neuf pour prétendre à une quelconque crédibilité de marin (un vrai, pas un pinsut sorti de Décathlon).

Da Boat est prêt en fin d’après-midi le 28 décembre. Pour fêter ça, Ben nous dégotte une adresse de parilla. La viande est excellente, surtout le porc, que le cuisinier en charge des grillade réserve de coté. il faut user de notre meilleur Moliero pour le persuader de nous en donner (« possibile porco cerdo ? »). Précision : le Moliero est l’équivalent espagnol du Yaourt pour l’anglais, un langage basé sur l’imitation phonétique de l’idiome recherché. La soirée se poursuit au pub local, le Dublin (ils ne se cassent pas trop pour les noms de pubs irlandais, une fois sur deux c’est le Dublin). Nous évoluons dans une maîtrise parfaite du lieu, après une reconnaissance intensive la veille en escouade réduite (Guillaume, Ben et moi), à l’issue de laquelle Ben avait poussé la conscience professionnelle jusqu’à repérer la boîtasse (la boîte de nuit, quoi) juste au bout du quai, des fois que la night s’étire en longueur.
La soirée est agréable, ponctuée de rencontres (le mythe de la rencontre, point d’orgue du voyage…), amusantes, intéressantes, délirantes, émouvantes. Dans le désordre : un groupe de jeunes Francais cherchant Felicidad, des Brésiliens (tutto bon), un australien (toujours de grands voyageurs ces australiens), des Argentins en vacances, une Argentine. Les Argentines sont belles et portent la trace d un beau métissage (Espagnol et Italien, notamment). Mes yeux accrochent ainsi sur nombre d’entre elles dans le bar : un haut rouge, une chevelure brune, des yeux noirs, des yeux clairs. Je pars avec le souvenir brumeux d une dernière conversation avec Ana, frange courte a l Espagnole, et rejoins le bateau au lever du jour vers 3 heures.

La nuit sera courte et le réveil difficile, au point que le mal de mer arrivera pour moi avant même de larguer les amarres. Nous partons donc le matin du 29 décembre après avoir embarqué à notre bord Julie et Pierre, soeur et frère, en vacances en mode sac-à-dos, qui souhaitaient se rendre à Puerto Williams pour parcourir le Sud du Chili après l’Argentine.
Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette première navigation, que j’ai passée en grande partie à me reposer et essayer de me réchauffer dans ma cabine, excepté quelques sorties dans le cockpit pour apercevoir un premier échantillon d’une faune très variée (phoques, cormorans, pingouins).
Au contraire de la navigation, l’arrivée à Puerto Williams après un peu de repos restera plus longtemps dans ma mémoire (j’ai parfois tendance à penser que ce que je préfère dans les navigations, c est l’arrivée au port, un peu comme quand ce qu’on préfère dans un footing c’est la douche). En effet, Puerto Williams est situé bien à l’abri au fond d’un petit estuaire et l’ensemble du port et des appontements est organisé autour du Micalvi, un ancien vapeur : gaillard d’avant surmonté de treuils et mâts de charge, fièrement dirigé vers la sortie du port, pont avant, timonerie centrale, cheminée et pont arrière, l’ensemble donnant un sentiment réconfortant (un refuge dans la tempete), en dépit de l’état du vapeur qui pourrait tout autant inspirer la méfiance que la confiance : il est échoué. Ce bateau est un véritable symbole, un mythe, car la légende dit qu’il a jadis navigué sur le Rhin et parce qu’il est de nos jours le point de ralliement de tous les aspirants cap-horniers, auxquels il propose, dans l’attente d’une fenêtre météo favorable, amarrage, sanitaires et bar. Il a donc été largement cité par nombre d’écrivains (dont Eric Orsenna), décrit, raconté, pris en photo et sans doute facebookisé (c’est-à-dire qu’il apparaît en fond d’une photo comportant des doigts de pied ou une chaussure en premier plan) puis liké. Comme tout le monde, je tombe sous le charme de ce carré chaleureux comme un pub anglais, aux cloisons tapissées de fanions de bateaux, ex-votos victorieux laissés par les équipages de retour de leur vuelta du rocher. L’attente dans ce carré donne ainsi le sentiment du départ imminent, d’une étape unique. On se réchauffe autour du poêle en discutant avec les marins croisés lors des précédentes navigations (on ne croise pas tant de bateaux que ça dans le coin). L’attente pour nous sera limitée à une journée seulement. La météo favorable nous permet de décoller dès le lendemain vers 9h. Comme à l’accoutumée, la manoeuvre est parfaitement maîtrisée par JS qui nous extrait en marche arrière au milieu de 5 bateaux à couple (nous nous débordons de Boulard et d’une pilotine sur notre tribord.

Le début de navigation est assez calme, route vers l’Est pour sortir du canal de Beagle, ce qui limite l’apparition de la houle. C’est une autre histoire quand nous débouchons en pleine mer où la houle peut apparaître malgré des conditions de vent modérées. La navigation du 30 décembre nous laissera le loisir d’admirer la faune marine : pingouins, dauphins et même deux baleines. Après la sortie du Beagle et un trajet vers le Sud (ou nous laissons l’île Picton sur bâbord), nous enroulons vers le SW pour contourner l’archipel du Cap Horn par l’Ouest c’est-à-dire au vent, de façon à passer le Cap Horn au portant. Cet itinéraire constitue l’option la plus sûre et la plus confortable pour passer le Horn, contrairement à nombre de courses à la voile, où les marins le passent contre le vent et contre le courant. L’itinéraire d’Ouest en Est est d’ailleurs requis par la marine Chilienne qui surveille la navigation de tous les navires dans la zone côtière. Le contournement au vent de l’archipel s’étirera sur toute la nuit (île Wollaston puis île Hermite), avec pour ma part un quart de 2 à 4h du matin, précédé par une veille pour tenir compagnie à Matthieu entre minuit et 2h.
Me concernant, par rapport à une expérience précédente où nous effectuions des quarts à l’ancienne (j’assume mon coté homme du passé), c’est-à-dire à la barre dehors, l’approche actuelle est un peu déroutante. J’aurai l’occasion de constater tout au long de mon séjour que l essentiel des veilles s effectue depuis le cockpit, en gardant l’oeil sur la trace GPS et en corrigeant la route avec le répétiteur du pilote, le radar apportant une garantie supplémentaire en faisant apparaitre notre position relative par rapport aux côtes et aux autres navires faisant route (peu nombreux au cours de notre périple). Quant à barrer, le pilote automatique s’en acquitte mieux que nous. Au final, nous sortons rarement sur le cockpit, essentiellement pour régler les voiles. Les marins d’aujourd’hui ont donc gagné en confort ce qu’ils ont perdu en héroïsme lyrique, troquant les seaux d’eau par la figure contre les tablettes et les écrans. Tout compte fait et tout homme du passé que je sois, je me passe moi aussi très bien des seaux d’eau à 7°C à 2h du matin.

Durant cette approche et ce contournement de l’archipel par l’Ouest, je suis étonné de la disproportion entre le vent, modéré (15 à 20 noeuds), et la houle, assez formée. De ma courte expérience sur la mer bleue j’ai plutôt vu une telle houle associée à une ou deux forces de vent supplémentaires. L’explication m’en est donnée par les vents d’Ouest quasi permanents, qui soufflent sans trouver aucun obstacle sur une bande située entre la calotte antarctique et la pointe des continents américains et africains, entretenant ainsi une houle et un courant permanents.
Après avoir étiré mon quart jusqu’à 5-6h, en compagnie de la relève, je vais me reposer un peu dans ma couchette, histoire de ne pas rater le passage fatidique. Je me relève vers 8h, l’excitation gagne doucement l’ensemble de l’équipage, à quelques heures du but. Les conditions sont parfaites (c’est-à-dire pas trop dures pour nous), avec 20 noeuds de vent et une houle que j’estimerais à 2 mètres mais bon, je gonfle peut-être un peu les chiffres !
Vers midi, ça y est, nous y sommes, nous passons devant le rocher. C’est le moment d’immortaliser cette étape : on sort la bouteille de champagne, les cigares et les eaux de vies; les photos crépitent et même les dauphins sont de la partie. Le vent a légèrement baissé, ce qui nous permet de virer de bord pour faire route sur quelques longueurs “à l’envers”, c’est-à-dire vers l’Ouest, contre le vent. Avant de reprendre la route Est, nous mettons le bateau en panne un court instant, le temps pour JS et Matthieu d’un symbolique bain de mer devant le rocher, dans une eau à 7°C, respects ! (mais bon je suis de la région de Marseille, autant, elle était à 22°C !)
Nous croisons un bateau de croisière faisant route vers l’Ouest. Saluts avec les passagers dehors sur le pont. Eux aussi auront leur cap Horn, d’une autre façon. Après avoir donc passé trois fois le cap dont une à l’envers dans la même matinée, nous rentrons vers Puerto Williams. Route au nord, laissant l’archipel sur bâbord. Dernière étape avant de revenir dans le canal de Beagles : l’île Lennox sur bâbord. Here comes the rain again…

Le retour dans le Beagle est réglé par des signalements courtois et amicaux mais non moins règlementaires aux autorités chiliennes, par VHF. JS est rompu à cet exercice (“velero Da Boat…”) qui est devenu la routine. il faut dire qu’il est beaucoup moins affuté que Ben en Moliero (« Hola Pepito, que tal, possibile pas parlar VHF! ») et s’exprime en un castillan plus qu’honnête. Nous nous arrêtons en fin de journée à Puerto Toro, sur la berge Chilienne (Sud) du canal de Beagle, dans son extrémité Est. En guise de port, un gros ponton au fond d’une petite baie dominé par un village (une trentaine de maisons, peut-être, pour la plupart des marins de l’armée chilienne et quelques familles de pêcheurs). Un marin chilien vient a notre rencontre sur le quai pour nous souhaiter amicalement la bienvenue et nous demander si nous n’avons besoin de rien pour le bateau.
Une fois amarrés, nous pouvons lancer les préparatifs pour le repas du réveillon (éh oui! par un heureux concours de circonstances, nous avons passé le cap Horn le 31 décembre 2013!). Il est temps de sortir les précieuses conserves de foie gras de ma maman et la bouteille de Sauternes offerte par mon papa il y a quelques années (Filhot 1995) et pour laquelle je n’avais jusqu’ici pas trouvé d occasion à la hauteur du précieux nectar. Les produits, tout comme la truffe partagée quelques jours plus tôt, sont à la hauteur des espérances que j’avais mise en eux au moment de boucler la valise (délicat jeu d’équilibre entre valeur ajoutée, poids, risque de casse et conséquences, des produits que l’on choisit d’emporter, en particulier pour les liquides…). Le foie est très bon et le parfum du vin est à la hauteur de sa belle robe dorée.
Mémorable journée du 31 ! Je n’ai pas beaucoup dormi depuis la veille minuit. Difficile de relater après coup tous mes sentiments et mes émotions (c’est aussi un peu personnel). Ce qui est sûr, c’est que devant le rocher, j’ai pensé à beaucoup de moments de ma vie, à ma famille et à mes proches et qui pour certains ont quitté le chemin trop tôt.
Au soir d une journée vraiment pas comme les autres et qui restera longtemps dans mon souvenir, j’ai du mal à tenir debout et c’est à grand peine que j’arrive jusqu’à minuit pour le traditionnel “bonne année !”, plus savoureux que les précédents, avant d’aller m’écrouler de fatigue dans ma cabine.

Le 1er janvier, nous partons le matin pour une petite promenade à pied autour de Puerto Toro, l’occasion d’apercevoir 2 gros oiseaux de la taille d’une poule, au cri rauque et au bec recourbé (des kiwis ?) et d’un joli panorama plongeant sur le bateau depuis une zone d’anciennes casemates de l’armée, sur la colline dominant la baie en rive gauche.

 

JS et Matthieu règlent un problème vital de tuyau obstrué (les toilettes, NDLR) et nous quittons la baie de Puerto Toro vers midi pour retourner à Puerto Williams. À notre arrivée, nous sommes accueillis par Pierre et Julie, que nous imaginions préoccupée, car elle avait tout simplement oublié son passeport dans une veste que nous lui avions prêtée, mais, insouciance de la jeunesse, rien de tout ça, elle ne s’en était même pas rendu compte. Leur accueil sur le quai était donc amical et purement désintéressé, étions nous alors en mesure de penser.
Cette fois, ce n’est pas en vainqueurs, mais tout de même emplis d une certaine fierté de l’objectif accompli que nous foulons à nouveau le pont du Micalvi. Les deux jours que nous passerons à Puerto Williams en stand-by météo auront ainsi des allures de vacances, ponctués de divers apéros, cafés, digestifs dans le carré légendaire où nous avons désormais toute notre légitimité, par notre statut de récents “cap-horniers”.
Le 2 janvier, nous partons avec Marie pour une promenade en longeant la cote vers l’Est. Cimetière de bateaux (épaves décorées d’étonnantes peintures figuratives) après l’arsenal, village, nature, rivière, chevaux, vaches, café dans une petite auberge. Lors d’un arrêt dans une maison d’hôte pour se renseigner sur d’éventuelles balades à cheval, un couple cherchant à embarquer pour Ushuaia nous demande si nous avons de la place, mais nous déclinons, car nous allons poursuivre plus à l’Ouest.
Le soir du 2 janvier Matthieu est aux manettes pour un barbecue géant sur le pont arrière du Micalvi, en compagnie de Pierre et Julie. Nous apprécions l’hospitalité du maître des lieux qui nous permet de déguster nos saucisses et autres grillades de boeuf, porc, poulet, poivrons et oignons à l’intérieur, copieusement arrosées de Merlot et Malbec chiliens, de quoi faire saliver tous les équipages venus prendre une bière au bar.

Le lendemain matin (3 janvier 2014), nous profitons des emménagements du Micalvi pour une dernière toilette “confort” (douche chaude à terre). Départ de Puerto Williams vers 9h, salué par un coup de corne sympa du “Vivid” amarré sur un coffre à l’entrée de la baie. Il n’y a pas de vent et nous pouvons ainsi remonter le Beagle dans le calme, profitant même d’un déjeuner en plein soleil, dans le cockpit, à hauteur d’Ushuaia, que nous laissons au Nord, sur une mer d’huile. Nous atteignons la Isla del Diablo et nous engageons dans le bras Nord du canal de Beagle. Sur la berge Nord, se détache le premier glacier. Éclat bleuté qui accentue la sensation qui nous habite depuis le début de ce périple dans le canal : naviguer dans un croiseur de 13 mètres sur un lac de montagne infini.
Nous arrivons en fin d’après midi ou début de soirée (il fait encore jour, donc entre 17 et 23 h…) dans la caleta Olla, qui constitue un très bon abri des vents d’Ouest (la baie est fermée au Sud par une pointe allongée vers l’Est). Nous mettons l’annexe à l’eau et partons avec Guillaume accrocher deux longues amarres sur des troncs d’arbre sur la plage, au vent pendant que le reste de l équipage mouille l’ancre pour un troisième point d amarrage sous le vent, vers le fond de la baie. Nous passerons la nuit en compagnie de trois autres bateaux. Ben salue notre arrivée dans la caleta par un superbe plongeon arrière. L’eau est toujours autour de 7°C et l’air sans doute pas loin. Ça va mal se terminer, ces conneries de baignades…
Pendant la nuit, le bateau tire sur ses amarres, malgré une bonne protecton des vents d Ouest. Le lendemain (4 janvier), nous tentons une sortie pour remonter le bras nord du canal vers l Ouest, mais le vent est décidément trop fort (rafales à plus de 45 noeuds, de face) et lève un fort courant (1,5 noeuds) ; le pilote a du mal à gérer le bateau et notre progression est vraiment trop lente. Nous abandonnons assez rapidement pour revenir à la caleta Olla. Rebelote : mise à l’eau de l annexe et mouillage “3 points”.
Une balade à terre est programmée. JS dépose d’abord Ben et Matthieu sur la berge Nord, un peu sous le vent, puis revient nous chercher, Marie et moi. Guillaume, bien inspiré, préfère se reposer à bord. Le vent est très fort et si le haut de la baie, au vent, est bien abrité, en revanche, la zone de débarquement, sous le vent, est très agitée. Vu les difficultés pour débarquer à sec, nous préférons rentrer vers le bateau pour débarquer sans histoire pour une balade plus tranquille vers le haut de la baie. Malheureusement, le vent est vraiment très fort et comme je tarde à me rééquilibrer au centre de l annexe (par crainte de cabrer), le clapot de 50 cm commence à remplir l’annexe. Lorsqu’elle est à moitié pleine en quelques dizaines de secondes, après une vaine tentative d’écoper avec un bonnet, je me demande comment cela va finir lorsqu’elle sera entièrement remplie d eau, d’ici quelques instants… Va-t-elle flotter ? La situation se stabilise avec les boudins de l’annexe sous la surface de l’eau, le capot moteur à peine quelques centimètres au dessus et la nourrice d’essence sur les genoux pour ne pas faire rentrer de l eau par la prise d’air. Heureusement, j’ai eu peur (personnellement), mais nous n’avons pas paniqué (collectivement), aucun d’entre nous (mise en application de la nuance entre peur et panique, comme dans Mavericks…). Nous rentrons au bateau entièrement trempés jusqu’à la taille et bons pour tout faire sécher. J’aurai laissé mon appareil photo dans l histoire, mais heureusement, Guillaume récupèrera ma carte mémoire.
Ben et Matthieu feront leur balade autour du lac en pied du glacier (voir un prochain article, NDLR), immortalisant l’instant par un bain (les conneries continuent…). Leur retour à bord sera identique au nôtre : annexe remplie et équipage trempé. Le soir, je massacre les espoirs de Guillaume dans une bouillie de knackis-gnocchis (promis, la prochaine fois, je les ferai à la poêle et pas bouillis !).

5 janvier : le vent a bien soufflé dans la nuit et reste établi le matin. Nous resterons au mouillage en attendant qu’il câle un peu, alors nous programmons une marche vers l’Ouest, avec le glacier pour objectif. Nous longeons la côte depuis le mouillage puis nous enfonçons dans les terres en prenant un peu d’altitude. Le glacier reste caché à l intérieur des terres. Lors d’une halte nous apercevons nos voisins de mouillage : les deux voiliers se sont engagés dans le bras nord du canal et progressent assez bien vers l Ouest. Nous apercevons aussi le souffle d’une baleine. Nous finirons par apercevoir le glacier en continuant notre montée.
Le temps de retourner au bateau et le vent est tombé d’un cran : nous pouvons quitter le mouillage et nous engager dans le bras Nord du canal, direction les glaciers. Le premier que nous voyons est celui que nous avions observé lors de notre marche du matin. Il se jette dans la mer dans de belles couleurs bleutées. À la cuisine, Matthieu envoie des rostis (galettes de pomme de terre) qui nous réchauffent le coeur. Nous continuons à progresser vers l’Ouest dans le brazo Noroeste, avec toujours des calottes de glace en sommet de falaises. Plus tard, nous nous engageons dans la caleta Scherzo et apercevons les premiers glaçons de notre voyage, assez petits au début (quelques dizaines de litres). JS réduit la vitesse et place Matthieu et Marie en veille à la proue. Si dans le cockpit le ronflement du moteur couvre tous les bruits, à l’avant, on commence à entendre au loin des grognements rauques, ainsi que des bruits sourds. Après quelques minutes nous apercevons enfin la colonie de lions de mer que nous entendions depuis l’entrée de la caleta. Les mâles énormes (1,5 à 2 m ?), 2 fois plus gros que les femelles, semblent imiter le cri d’un Tarzan dopé à la testostérone (un peu comme Ben sortant de l’eau après son plongeon d’avant hier). Les femelles, bien que plus graciles, n’en émettent pas moins une sorte de bêlement de chèvre. Au vu de certaines positions (une femelle disparaissant complètement sous le ventre d’un mâle, ô beauté brute de la nature), nous comprenons que nous les trouvons en pleine période nuptiale, et que c’est peut-être la raison de tous ces beuglements et des affrontements entre certains mâles. Après les lions de mer, nous continuons à nous enfoncer à travers les glaçons plus gros (1 à 2 mètres) vers le pied du glacier, au fond de la baie. Nous resterons un bon moment à contempler le pied de ce front de glace immaculé d’une vingtaine de mètres de hauteur, à guetter les effondrements des blocs de glace de la paroi, dont le bruit sourd semblable au grondement du tonnerre nous parvient avec un léger décalage.

Nous profitons des dernières lueurs de cette fin d’après midi (environ 22h !) pour mouiller dans une minuscule échancrure d’une quinzaine de mètres, à mi hauteur de la caleta, à peine de quoi saisir deux arbres et un rocher pour enfoncer un la poupe de Da Boat et limiter l’emprise au vent, venant du fond de la baie (sur bâbord). Moment de relâchement habituel de l’équipage, après une manoeuvre de mouillage réussie, on se détend, on ouvre une bière, et c est au tour de Marie d’ouvrir les hostilités : elle négocie son bain de mer contre une douche chaude et se lance sous les hourras de l’équipage. Ca va vraiment mal finir ces conneries : je rappelle que les petits trucs bleu et blancs à la surface de l eau n’étaient pas des cygnes mais des glaçons et désormais, je ne peux plus avancer l’argument de mon grand âge aux gaffets pour ne pas me lancer, après la trahison de Marie ! OK, je laisse venir.
Le repas est joyeux et animé et un peu après minuit, le moment est venu de mettre en pratique toutes mes facultés d’abnégation, apprises en se gelant l’hiver sur tous les terrains du Tarn, de Lorraine, de Paris et de Provence (j en ai connu des vestiaires et des douches froides…). Ben voilà, c’est mon tour pour un plongeon (je savais que ça allait mal se terminer cette affaire !). C’est juste glacé, et on remonte très très vite. L’avantage, comme disaient les autres, c est qu’en sortant, on n’a presque pas froid, mais on peut aussi s’aider d’une lichée de Chartreuse, c’est particulièrement agréable. Le Calva maison de Matthieu, qui titre à 60% marche aussi, mais je préfère le laisser en stock, si jamais on manquait de dégivrant pour le gasoil ! Et voilà pour clore une journée bien remplie avec sans doute le bain de minuit “mas austral” de toute ma vie.

6 janvier : Matthieu commence sa journée par un petit bain de mer au milieu des glaçons. Nous levons ensuite l’ancre pour l’étape la plus occidentale de notre périple, direction le Seno Pia pour une dernière nav’ devant les glaciers. L’entrée s’effectue plein Nord pendant 2 milles depuis le bras NW du Beagle, avant de bifurquer à droite (NE) sur le bras Est sur 2 milles supplémentaires avant d’atteindre la caleta Beaulieu. Nous sommes suivis dans notre approche par le Stella Australis, paquebot de croisière (déjà vu devant le Cap Horn, nous semble-t-il) qui manoeuvre avec agilité dans ce chenal étroit et viendra mouiller dans la caleta Beaulieu quand nous aurons avancé. Le fond de cette caleta révèle un très beau glacier sur sa bordure Est, s’appuyant au Sud sur un très grand anticlinal. Après avoir contourné l’île qui barre la baie au Nord Ouest, nous nous enfonçons vers le Nord, tout au fond du bras Est du Seno Pia. L’entrée est délicate, il faut trouver son chemin en serrant la rive Ouest. Nous passerons avec 3 mètres de fond seulement (au centre et à l Est, le passage est impossible, avec un mètre de fond seulement). Le fond de la baie est occupé par un glacier “perché” au NNW, qui avance étonnamment sur l’axe de la structure anticlinale observée précédemment au SSE de la caleta Beaulieu. Un dernier glacier enfin se jette dans la mer au fond du bras Est du Seno Pia (extrémité Nord). Série de photos souvenirs sur fond de glaciers, pour notre ultime avancée avant le chemin du retour. Matthieu grimpe à mi-hauteur du mat pour une jolie vue de Da Boat évoluant au milieu des glacons.

C’est parti, nous redescendons le Seno Pia vers le Sud pour retrouver le bras NW du canal de Beagle. Dernière nav’ aux commandes (du pilote) sur le pont, avec Marie, le temps de laisser le Stella Australis nous dépasser par bâbord, alors que le vent de trois quart arrière tribord fraîchit à 25-30 noeuds. Nous dépassons la caleta Olla et contournons l’isla del diablo par le Sud, avant retrouver le bras principal du canal de Beagle pour une route plein Est vers Puerto Williams. Nous mangeons tous ensemble et apercevons les lumières d Ushuaia vers 23h. Nous prolongeons un peu la discussion jusqu’à minuit, avant de nous répartir les veilles et que chacun rejoigne sa couchette. Je me lève vers 3 heures pour finir de taper mes notes, pendant la fin du quart de Matthieu, et avant de prendre mon poste pour sans doute le dernier quart de mon voyage, de 4 à 6h et voir le jour se lever avant notre arrivée à Puerto Williams. Retour ensuite à Ushuaia pour notre vol de retour vers la France, via Buenos Aires et temps de laisser l’équipage pour la suite de son périple.
Merci à vous les gars pour cette belle aventure en votre compagnie : JS “el Capitan”, Ben le pirate, Guillaume la débrouille et Matthieu la tambouille, j’aurai beaucoup appris avec de sacrés marins ! Grâce à vous je repars avec des souvenirs plein les yeux… et un bon rhume (je savais que ça allait mal finir !).
Je retourne à Carro conclure mes histoires et vous y attends la porte grande ouverte si l’envie vous prend de retrouver la belle bleue.

Bon vent pour la suite de votre voyage.
Suerte !

Ber