Archives mensuelles : février 2014

Antarctique

Toujours dans la série « Grand Sud » (avec une majuscule s’il vous plaît), voici le récit de Greg sur la descente vers la péninsule O’Higgins. Un conseil : mettez vos cagoules.

“Ok Matthieu, c’est bon, tu peux y aller!”, cria le capitaine entre deux bourrasques. Des cliquetis retentirent dans le vent glacial. Matthieu, après s’être assuré de son équilibre, actionnait à grands braquets le winch. Nous avions à bord une corde noire que nous utilisions avec le winch pour treuiller toute sorte de chose verticalement. Là, dans son baudrier, c’était JS qui se faisait hisser. En haut, à une dizaine de mètres à l’aplomb des flots tumultueux, la gîte l’aurait transformé en un grand pendule pointant en permanence le centre terrestre s’il ne s’était fermement tenu au mât, les mains ankylosées par le froid et la neige, nues pour plus de dextérité.

Jusqu’ici la traversée se déroulait bien. Aux fourneaux, La Kisse (Matthieu) nous régalait. Les quarts s’enchaînaient. Les mots-croisés se remplissaient. Les niveaux de Candy Crush défilaient, entre deux manoeuvres, sur les iPads de Zbenouille et Guillaume. Mais là, il fallait réparer le radar. Il avait montré la nuit précédente de petits signes de faiblesses. Nous nous approchions du continent blanc et l’aborder sans cet “oeil” micro-vibrant était tout à fait exclu. Oui, bien sûr, il y avait les cartes, GPS, boussoles, tout ça pour nous aider, nous orienter. Nous consultions fréquemment toutes ces données, centralisées sur l’ordinateur qui, menacé par de grosses gouttes tombant du plafond, devait être essuyé régulièrement car l’air chaud se condensait un peu partout et au contact violent du froid de la coque, notre micro climat itinérant nous offrait des pluies éparses. Oui donc, c’est vrai, toute la récente technologie dont nous disposions aurait pu faire paraître, en pleine navigation, cette réparation acrobatique un peu prématurée, normalement bonne candidate à la procrastination, en attente du prochain mouillage. Dans un paysage statique cartographié, oui, on aurait pu le concevoir. Mais notre environnement ne l’était pas, il était dynamique. Seul notre radar pouvait déceler les obstacles mouvants dans la brume et la nuit quand nous étions tous blottis au sein de notre insolente bulle de chaleur, flottante sur de vastes eaux quasi négatives, le long de cette frontière pacifique atlantique mythiquement ardue. La décision de réparer n’était alors pas du zèle, elle était sage. Elle allait de paire avec le réel danger. Icebergs.

D’abord rares, ils deviendront omniprésents. Il y a toutes les tailles. Certains, les plus facilement décelables, sont énormes, de véritables îles. D’autres, généralement regroupés car probablement résultats d’une fracture sont petits comme des glaçons d’apéritif. Une majestueuse immobilité émane des plus grands spécimens de ces morceaux de glaciers déchirés. On lit bien la marque des forces de compression presque tectoniques qui oeuvrent en eux et la sévérité des éléments qui les entourent. Intimidés, nous prenions alors bien soin de passer au large de leur dixième émergé, qui se retourne parfois, bariolé de l’oxygène bleu qui compose leur formes acérées et leur confère des aspects de pierres précieuses.

Le bleu… C’est un peu la seule couleur ici. Hormis la teinte orange incandescente qui luit au sommet des montagnes pendant deux trois heures alors que le soleil effleure l’horizon sans jamais trop descendre, le reste est noir et blanc. L’atmosphère, évidemment bleue mais plus fine en cette partie du globe, offre au soleil l’occasion d’indiquer plus de sa puissance. Les roches noires, comme brûlées malgré le froid, qui culminent de ci de là à plusieurs milliers de mètres, contrastent fort avec la neige, comme pour accentuer le coté aigu du paysage. A l’instar des glaces fracturées, elles offrent globalement peu de doux rivages.

Les endroits propices au mouillage sont par conséquent assez rares. Nous avons commencé par Deception Island, dont la forme de cratère offre une bonne protection au vent. Nous en avons profité pour installer le pourfendeur, pièce de métal protégeant notre coque epoxy contre d’éventuels impacts de glace. C’est là que nous avons pris l’annexe et débarqué sur le sol Antarctique pour la première fois. C’est aussi là que nous avons eu notre premier contact avec la faune locale. Il n’y avait pas grand monde ici, trois pingouins comme on dit. Les pingouins, que nous rencontrerons en masse durant tout le périple, sont adorables. Leur odeur un peu moins en revanche. Ils ont en marchant la maladresse attendrissante d’un tout petit qui parvient juste à marcher. Ils tombent souvent sous les rafales et semblent se relever à moitié étourdis. Bec en l’air, leur jabot scande souvent le paysage sonore. Il y avait également deux gros phoques. Les phoques, moins présents, n’ont pas franchement l’air d’avoir une activité fulgurante. S’en approcher trop les sort de leurs siestes (ou de leur pâle imitation de Jimmy Hendrix genre la vidéo suivante à 0:25) et il se mettent alors à grogner méchamment comme des chiens s’ils jugent que leur espace vital est trop envahi. Les baleines, quant à elles, sillonnent les mers montrant leur belle nageoire dorsale puis leur magnifique queue. Elles sont facilement repérables à leur respiration créant de bruyants geysers à la surface de l’eau, malheureusement au grand bonheur, jadis, des baleiniers.

Au moins un de ces navires n’est jamais revenu de sa chasse puisque nous nous sommes amarrés en fin de première journée à une épave échouée, dévorée par la rouille. Elle est peuplée d’oiseaux et montre encore, éventrée, les mécanismes à vapeur de l’époque. Là fut donc notre deuxième arrêt et notre première nuit sur le continent polaire. Le lendemain, grand beau temps jusqu’à Cuverville Island où une petite marche “nocturne”, encordés, crevasses obligent, nous fit prendre un peu de hauteur après ces jours à altitude zéro.

Puis le dernier jour, avant de reprendre la mer du retour, nous mouillâmes à Dorian bay, notre arrêt le plus au sud de l’extrême sud. Il fallut tendre à cet endroit des cordes entre les rochers et le bateau pour le stabiliser. Une se décrocha pendant la nuit, déclenchant une opération d’urgence. Il y avait là deux petits cabanons, un argentin et un anglais. Le cabanon, ouvert, est une sorte de musée montrant les conditions de survie à l’intérieur lorsqu’il était utilisé dans le passé. Il contient de bonnes réserves de nourriture, des outils, des livres et autres accessoires, et est situé à côté d’une colline sur laquelle nous avons lugé jusqu’au coucher du soleil ! Le lendemain, après avoir passé une bonne partie de la journée à attendre que les rafales à 45 noeuds cessent, nous prîmes le chemin du retour qui se déroula sans encombre, si ce n’est quelques navigations musclées.

Et deux vidéos pour résumer le périple (mot de passe ‘daboat’)

Quelques jours d’étape à Ushuaia permirent à tout l’équipage de se refamiliariser avec la Terre avant de repartir sur les eaux pour certains, dans les airs pour d’autres…

Greg

Interlude n°2 : Retour sur une escapade

En attendant l’article que nous prépare Greg, un bref retour dans le temps pendant le séjour de Marie et Ber dans les canaux patagoniens. Il était mention dans l’article de Ber d’une marche par Ben et mézigue, un jour de grand vent quand Da Boat était coincé à la caleta Olla. Le débarquement en annexe avec de l’eau dans les bottes en ayant refroidis quelques uns, nous nous retrouvâmes deux. Rétrospective vidéo donc sur cette marche de 5 heures dans la pampa locale, pleine de découvertes et d’enseignements, peut-être le principal étant que le froid est une donnée purement subjective et malléable à souhait (le mot de passe est toujours ‘daboat’) :

Bien à vous tous,

La Kisse